mercredi 9 mars 2011

Peri retrouve ses vignes




Laurent Costa (à gauche) a succédé en 2008 à Jean Sandamiani (à droite) qui exploitait l'une des dernières vignes de la plaine de Peri. Le domaine A Peraccia est désormais labellisé bio et bénéficie d'une AOC.




- Il y a la Corse « d'avant ». Celle d'aujourd'hui. Et celle de demain, si elle parvient à rester autre chose qu'une simple région française dont la seule originalité serait d'être une île.
Et, dans la Corse d'avant, en tout cas jusqu'au début des années soixante-dix, la plaine de Peri, qui devient une banlieue encore un peu campagnarde d'Ajaccio, était avant tout une terre de vignes. Une sorte de petite Bourgogne corse ou une trentaine de vignerons produisaient encore un vin fruité, connu pour sa forte teneur en alcool.
Aujourd'hui, plaine de Peri, les vignerons ont presque disparu. Seul un domaine a résisté, avant de connaître un nouveau développement en 2008 : le domaine A Peracccia, qui désormais produit un vin bio qui bénéficie d'une AOC (appellation d'origine contrôlée). Sept hectares et demi-préservés par leur propriétaire Jean Sandamiani, 62 ans qui, en 2008, a cédé son affaire à son cousin, Laurent Costa, 40 ans, et qui, depuis, prépare la « Corse de demain ». En tout cas son éventuel développement au travers de sa filière viticole.
Tout a commencé lorsque le père de Jean Sandamiani, après avoir été fonctionnaire au Maroc, s'est installé plaine de Peri où, au début des années cinquante, il a exploité deux hectares et demi de vigne sur un terrain granitique. Comme beaucoup de ses collègues, il vendait son vin « en vrac » à des clients principalement locaux. En 1972, passé quelques études et son retour de l'armée, Jean lui a succédé après avoir appris le travail à ses côtés. « Je n'avais pas envie de me retrouver dans une administration, se souvient-il. Je préférais rester libre, ne pas avoir de chef, et bosser dans la nature ». Petit à petit il a développé le domaine, en acquérant des parcelles voisines de ses terrains pour arriver à cultiver quatre hectares, en 1997. Il a également élargi les écarts entre les sarments de vigne afin d'y faire passer un motoculteur plutôt qu'un âne comme par le passé. Il travaillait presque seul puisqu'il n'employait qu'un ouvrier, sauf au moment des vendanges : des amis venaient l'aider ou il embauchait provisoirement quelques vendangeurs. Il arrivait à produire quelque 250 hectolitres qu'il continuait, comme son père, à vendre en vrac aux clients de passage. Sans autre publicité que le bouche à oreille. S'il lui arrivait de vendre des bouteilles, la plupart du temps, les gens passaient et remplissaient leurs bonbonnes ou leurs jerricans. Entre-temps, il avait vu disparaître tous les autres vignerons de la plaine qui, faute d'envie, de courage, de personnel et d'argent avaient fini par « laisser tomber » les terres agricoles de la région, laissant la place à des terrains constructibles. La vallée devenant lentement, mais sûrement, une extension de la banlieue d'Ajaccio où s'installaient de plus en plus d'habitants insulaires ou continentaux. « Tout cela, dit Jean, parce que ni les élus ni les responsables agricoles ne font leur boulot. »
À cette époque, Laurent Costa qui allait finalement épouser la cousine de Jean Sandamiani, se souciait peu de la vigne corse, et encore moins de la plaine de Peri. Né en 1971 à Ajaccio, il avait passé son bac et s'était retrouvé à faire des études de mathématiques à la faculté de Corte. Avant de s'engager dans l'armée de l'air au sein de laquelle il deviendra mécanicien sur les avions de chasse, puis comptable, après des problèmes de dos dus à la pratique du rugby. Durant cette période, il séjourne sur le continent avec sa femme et ses enfants, ce qui lui permet de « supporter d'être loin de la Corse ». Mais, en 2004, il y retourne pour travailler, à Ajaccio, dans un bureau de recrutement de l'armée. Avant de prendre sa retraite en se demandant comment il allait s'occuper. C'est là, qu'à la suite de discussions avec Jean Sandamiani, qui veut, lui aussi, prendre sa retraite, il décide de devenir vigneron.
Tout en apprenant le boulot « sur le terrain », aux côtés de Jean qui exploite maintenant sept hectares et demi, il passe les diplômes nécessaires à son installation en tant qu'agriculteur. Et susceptibles de lui apporter les subventions pouvant lui permettre de moderniser l'entreprise.
En 2008, il se jette à l'eau. Il « décavaillonne », « d'ébourgeonne, attache, taille... jusqu'aux vendanges. Pour le bio et l'AOC, il s'en tient à un cahier des charges que respectait, sans le savoir, son prédécesseur qui n'avait jamais « trafiqué » son vin ou employé des engrais susceptibles de gâter son vin. Ni pensé à faire labelliser son produit « naturel ». Seule nouveauté, Laurent Costa a acheté un matériel plus performant (pressoir, érafleur, etc.). Et, surtout, l'année suivante, a commencé à travailler régulièrement avec un oenologue qui, après avoir étudié le terrain et le vin, l'a aidé à améliorer la qualité de sa production qui se fait principalement à base de cépage sciaccarellu.
Si sa production est à plus de 80 % constituée de rouge, il produit également un peu de rosé et de blanc. Une gamme de produits dont les bouteilles se vendent de 6 à 9 euros, même si l'essentiel de sa production est toujours vendu en vrac, sur place. Plutôt que d'augmenter sa production, donc de chercher à étendre ses vignes, ce que lui conseille Jean Sandamiani, Laurent Costa envisage pour l'instant d'améliorer encore la qualité même de son vin, sa présentation en bouteille, voire l'accueil des clients. Déjà, il se félicite de ce que l'arôme de son vin a fait oublier sa forte teneur en alcool, qui constitue une des « identités » des vins de la plaine de Peri. « Des amateurs qui l'ont goûté, explique le vigneron, pensent qu'il fait 12 ou 13 degrés, alors qu'il en fait 16 ».
Ces premiers résultats réconfortent Costa qui se définit encore comme un « débutant », qui continue d'apprendre, compte tenu du temps relativement réduit qu'il est « dans la partie ». Cela ne l'a pas empêché d'organiser, il y a quelques semaines, avec l'aide du foyer rural de Peri, non loin de ses vignes, la 11e édition de la Saint Vincent. La fête des vignerons labellisés AOC de la région d'Ajaccio. Comme si, désormais, aux côtés des clos d'Alzeto, Comte Peraldi, Ornasca ou Capitoro, le domaine A Peraccia faisait partie des « grands ».




Gilles Millet

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